Certaines carrières tiennent à un centimètre ou à une décennie d’avance sur les normes du marché. Les critères d’admissibilité dans ce secteur fluctuent plus vite que ceux de la haute finance, sous l’influence de décisions arbitraires ou d’événements imprévus.La reconnaissance institutionnelle n’est intervenue qu’après l’émergence d’acteurs économiques et sociaux inattendus. Les lois entourant cette activité oscillent entre protection et exposition, façonnant un champ d’action à la fois convoité et contesté.
Les premiers pas du mannequinat : entre innovation et nécessité
Impossible d’ignorer la place de la France dans cette saga. Dès le XIXe siècle, Paris devient le laboratoire d’une idée neuve : montrer la création sur des femmes, et non plus sur des bustes muets. Charles Frederick Worth prend le risque : il engage des employées pour faire vivre ses vêtements devant des clientes choisies. Les habits cessent d’être de simples pièces posées pour devenir des histoires en mouvement.
Au passage, le mot mannequin, venu du néerlandais ‘mannekijn’, “petit homme”, change de sens. Avant Worth, les couturières se prêtaient au jeu. Mais la course au sur-mesure impose vite des silhouettes précises, et très tôt, la sélection du corps, la codification de la présentation prennent racine. Les salons privés se transforment alors en véritables scènes confidentielles, où chaque présentation sonne comme un rituel.
L’effet Worth ne tarde pas : toute la capitale s’inspire du modèle. De la simple présentation, on passe à la représentation. Aujourd’hui, des lieux comme le Victoria & Albert Museum à Londres ou la Maison européenne de la photographie à Paris reviennent sur cette origine et histoire du mannequinat. À travers les secousses du XXe siècle, la profession se structure, sort de l’ombre discrète des ateliers pour rejoindre la lumière mondiale.
Voici les faits marquants à retenir de cette évolution :
- Charles Frederick Worth transforme la présentation vestimentaire en performance à Paris
- Le mannequinat passe d’une activité artisanale à une sphère internationale
- La mode se vit désormais comme spectacle, et non plus comme simple nécessité
Comment le mannequinat s’est imposé dans la culture et la mode
Quand les magazines de mode et la photographie prennent leur envol, le mannequinat s’ancre dans la culture populaire. Les années 1950-1960 sont marquées par l’apparition d’icônes qui dépassent leur fonction : Lisa Fonssagrives-Penn, muse d’Irving Penn, ouvre la voie à une nouvelle ère. Désormais, l’image du mannequin s’imprime dans la mémoire collective, les défilés deviennent de véritables shows, et la figure du mannequin se mue en symbole.
Puis, dans les années 1980-1990, tout s’accélère avec l’ère des supermodels. Naomi Campbell brise les plafonds, devenant la première femme noire à faire la couverture de Vogue Paris. Claudia Schiffer s’affiche sur des centaines de couvertures, Kate Moss bouleverse les codes avec son style “heroin chic”. Leur notoriété déborde du cadre de la mode : elles deviennent des figures culturelles incontournables, omniprésentes dans les campagnes Calvin Klein, Versace, Chanel, Dior.
Arrive le XXIe siècle : la technologie redistribue les cartes. Avec Instagram, TikTok, YouTube, les mannequins se construisent une présence directe auprès du public. Bella Hadid, Gigi Hadid, Cara Delevingne ne se contentent plus de défiler : elles dialoguent, imposent de nouveaux critères, deviennent elles-mêmes productrices d’images et de tendances. Le mannequinat façonne désormais nos imaginaires, des podiums jusqu’à nos écrans de poche.
Quelles figures ont marqué l’histoire de cette industrie ?
Certains noms s’imposent comme des repères. Les supermodels ne se contentent pas de porter des robes : ils incarnent des époques entières. Lisa Fonssagrives-Penn figure dans Vogue et pose devant l’objectif d’Irving Penn, bien avant que le terme “star” ne fasse partie du langage courant. Grace Coddington débute devant l’objectif, pour finir à la direction artistique de Vogue US, transformant chaque image en véritable récit.
Impossible de passer à côté de Naomi Campbell. Première femme noire en couverture de Vogue Paris, muse de grandes maisons, militante contre le racisme dans la mode. Claudia Schiffer incarne Chanel, multiplie les apparitions en une de magazine. Kate Moss s’impose chez Calvin Klein, bousculant les standards par sa singularité.
Le mouvement vers plus de diversité s’incarne avec Ashley Graham, qui devient la première mannequin grande taille à paraître dans Sports Illustrated et lutte pour une représentation plus large des morphologies. Liya Kebede ouvre la voie en tant qu’égérie Estée Lauder, investissant aussi pour la santé maternelle à travers sa fondation. Gisele Bündchen réalise un parcours international, de Dior à Versace, s’investit pour l’environnement sous l’égide des Nations Unies, illustrant la force du mannequinat brésilien.
La nouvelle génération, elle, se construit sur les réseaux sociaux : Bella Hadid, Gigi Hadid, Cara Delevingne multiplient les collaborations, défendent des causes, mêlent leur influence à l’univers numérique. Leurs parcours oscillent entre podiums traditionnels et puissance digitale, dessinant les contours d’une industrie en perpétuelle mutation.
Les coulisses et controverses : ce que révèle l’envers du décor
Loin de la lumière, la vie quotidienne des mannequins est faite de déplacements incessants, de castings à répétition, d’attentes sans fin derrière les rideaux des défilés, et d’une adaptation permanente à des attentes parfois inatteignables. Les conditions de travail oscillent entre le faste affiché et une incertitude bien réelle : rémunérations inégales, horaires extensibles, contrats précaires composent la réalité de beaucoup.
La volonté d’ouverture s’affirme : la mode tente de refléter une plus grande diversité, tant dans les corps que dans les identités représentées. Ashley Graham incarne ce mouvement en militant pour le body positivisme, tandis que Naomi Campbell mène un combat public contre les discriminations raciales. Les enjeux de santé mentale, longtemps relégués à l’arrière-plan, s’invitent désormais dans le débat : troubles alimentaires, anxiété, isolement pèsent lourd dans la balance.
Plusieurs initiatives cherchent à changer la donne :
- The Model Alliance, à New York, plaide pour des règles plus strictes et la défense des droits des mannequins
- Des institutions comme les Nations Unies ou des fédérations professionnelles relaient ces enjeux sur la scène internationale
- Le secteur évolue sous la pression de ses propres acteurs, qui veulent conjuguer rayonnement mondial et respect des personnes
Le mannequinat n’a jamais cessé de se réinventer, ni d’interroger ses propres fondements. C’est peut-être cette tension permanente entre spectacle et réalité qui continue de fasciner, et d’attirer, envers et contre tout, de nouveaux regards.


